Les chenilles processionnaires du pin (Thaumetopoea pityocampa) sont bien connues pour leurs impacts sur la santé humaine, animale et forestière. Leurs prédateurs naturels — oiseaux, chauves-souris, grand calosome— ont été largement documentés. Mais une étude espagnole publiée en 2025 vient bousculer ce tableau : des mammifères carnivores généralistes, comme le renard roux et la fouine, s’attaqueraient aux femelles adultes de la processionnaire. Un comportement jusqu’alors jamais décrit.
Des prédateurs pour chaque étape du cycle
La processionnaire du pin passe par plusieurs stades de développement, chacun ciblé par des prédateurs spécifiques. Les œufs pondus sur les aiguilles de pin sont consommés par certaines mésanges. Les chenilles, bien que protégées à partir du troisième stade par leurs poils urticants, sont malgré tout la proie de coucous (ayant un possèdent un gésier adapté) et des mésanges (qui ne consomment que les tissus internes). Les chrysalides enfouies dans le sol sont déterrées par les huppes fasciées ou les sangliers. Enfin, les adultes en vol nocturne sont chassés par les engoulevents et les chauves-souris.
Les femelles adultes, elles, semblaient jusqu’ici passer entre les mailles du filet : elles ne vivent qu’un à deux jours, volent peu et se déplacent de manière très limitée pour aller pondre sur les pins à proximité. C’est précisément cette faible mobilité qui les rendrait vulnérables à un type de prédation inattendu.
Le renard roux, nouveau prédateur de la processionnaire ?
Des chercheurs ont collecté et analysé des échantillons de fèces de quatre espèces de carnivores généralistes, le renard roux (Vulpes vulpes), la fouine (Martes foina), la genette commune (Genetta genetta) et le blaireau européen (Meles meles), dans plusieurs massifs montagneux espagnols entre 2022 et 2024.
L’analyse de ces fèces a révélé la présence d’œufs et d’écailles anales de processionnaires du pin dans 19,1 % des fèces de renards et 11,3 % de celles de fouines, collectées dans le massif de Cazorla en 2022. Ces écailles anales, caractéristiques de l’espèce, permettent d’identifier avec certitude que les femelles adultes ont bien été ingérées.

L’ampleur insoupçonnée de ce phénomène
Au-delà de la simple présence, les chercheurs ont estimé le nombre d’œufs contenus dans chaque fèces. En moyenne, les fèces de renards contenaient environ 1 773 œufs, et celles de fouines environ 680 œufs — sachant qu’une femelle de processionnaire du pin porte en moyenne 200 œufs.
En extrapolant ces données à l’ensemble de la période de vol des adultes (environ deux mois), et en utilisant des densités minimales de population pour chaque espèce, les chercheurs estiment que les renards auraient consommé au moins 134 femelles par km², et les fouines au moins 35 femelles par km², sur la zone d’étude en 2022.
Un impact potentiel sur la dynamique des populations
Cette découverte soulève une question importante : ce type de prédation peut-il contribuer à réguler les populations de processionnaires ?
Les auteurs de l’étude avancent un argument de poids : consommer une femelle pleine d’œufs aurait un impact bien plus significatif sur la population que de s’attaquer à des chenilles, des chrysalides ou des mâles adultes — comme le font d’autres prédateurs. En effet, chaque femelle dévorée représente une ponte entière supprimée.
Ce comportement semble opportuniste, lié à la disponibilité locale des femelles au sol au moment de la ponte. Les chercheurs ont d’ailleurs pu observer des femelles adultes se déplaçant à pied sur le sol forestier à l’aube — une situation qui les expose directement aux prédateurs terrestres.
Vers une meilleure prise en compte des prédateurs généralistes
Jusqu’à présent, les mammifères carnivores généralistes étaient surtout considérés comme capables de réguler les insectes ravageurs uniquement à de faibles densités de population. Cette étude suggère qu’ils pourraient jouer un rôle plus important qu’on ne le pensait, notamment dans le cadre de la lutte biologique intégrée contre la processionnaire du pin.
Ces résultats rappellent l’importance de préserver des communautés faunistiques diversifiées et bien structurées. La présence de prédateurs généralistes dans les forêts méditerranéennes pourrait constituer un levier naturel précieux dans la gestion de ce ravageur, à condition de mieux documenter la fréquence et l’étendue de ce phénomène encore peu connu.
Sources :
Román, Jacinto, Juan CarlosRivilla, JavierCalzada, and Francisco J.Palomares. 2026. “Opportunistic Predation by Carnivore Mammals on Females of Pine Processionary Moths, Thaumetopoea Pityocampa.” Ecosphere17(2): e70542. https://doi.org/10.1002/ecs2.70542







